Sept ans pour se rencontrer

Sept ans pour se rencontrer

Narratrice : Aurélie H.
Type de récit: Tranche de vie (2h d’entretien)
Format du livre : 23 pages, format numérique, sans photos

Aurélie raconte à son enfant les sept années d’attente et de combat qui l’ont menée jusqu’à lui. Après un diagnostic d’endométriose, elle s’engage dans un parcours PMA qui va rythmer son quotidien. Examens réguliers, opérations, traitements hormonaux, FIV, fausse couche, … de quoi mettre à rude épreuve son corps et son moral. Les désillulsions s’enchaînent mais l’espoir de tenir un jour son enfant au creux de ses bras, lui, ne s’éteint jamais. Quand enfin la vie s’installe en elle grâce à un don d’ovocytes, le miracle devient réalité. Ce récit intime est une déclaration d’amour son enfant, aujourd’hui devenu grand.

Extraits

Sept longues années ont été nécessaires pour que mon ventre devienne un nid protecteur pendant neuf mois. Pour que je puisse poser les yeux sur toi ailleurs que dans mes rêves. Pour qu’un lien inconditionnel nous unisse.

[…]

A chaque début de FIV, j’inflige à mon corps des injections sous-cutanées d’hormones pendant deux à trois semaines. À la fin du protocole, mon ventre arbore toutes les nuances de l’arc-en-ciel. Pour éviter la contrainte de me rendre chaque jour chez l’infirmière, je me pique moi-même. Je deviens rapidement experte du « clic-clic » permettant de chasser l’air de l’ampoule d’hormones avant l’admi­nistration. Fidèle à mon habitude de ne demander de l’aide à personne, je préfère me débrouiller seule. C’est dans ma nature : je fais plaisir plutôt que d’être un poids pour les autres…

[…]

A chaque traitement, j’éponge sans me plaindre un flot d’effets secondaires : je gonfle à vue d’œil comme une baudruche, sans parler des douleurs dans la poitrine, des tiraillements du ventre, et de tous ces symptômes qui ressemblent à ceux d’un début de grossesse.  

[…]

Mes journées de travail sont agrémentées de prises de sang dès sept heures du matin, de consultations chez la gynécologue pendant la pause méridienne pour vérifier les résultats et éventuellement rééquilibrer les dosages, et d’injections le soir. Sans même que tu sois encore là, mon quotidien gravite autour de toi.

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Au début de l’été 2008, je bénéficie d’une FIV bis. Cette fois, j’ai des raisons d’espérer : les taux doublent tous les deux jours, confirmant la bonne évolution. Le 25 juin, mon taux de β‑hCG est à 69. Je marque d’un petit cœur le carnet que je tiens pour toi, pensant naïvement que ce chiffre est déjà suffisant pour commencer à y croire. Mais après la troisième prise de sang, le taux stagne. Je comprends rapidement que c’est la fin d’un rêve. Je rentre en larmes à la maison. L’échographie de contrôle, le 10 juillet, vient confirmer mes peurs. Ce bébé est bien trop petit : trois millimètres alors qu’il devrait en mesurer dix. Le sac embryonnaire est vide. Vide de vie. Et c’est moi qui suis dénuée de vie à ce moment-là, pas seulement le sac. Une fausse couche. Ce qui semblait fonctionner se transforme en échec, une nouvelle fois. Mes projections s’effondrent : la poussette, la chambre, les turbulettes, les repérages dans les magasins de puériculture… tout cela ne sera pas pour tout de suite. Peut-être pour jamais. En voyant la poche vide lors d’un passage aux toilettes, mes larmes s’écoulent sans retenue. Pourquoi cette nouvelle épreuve ? Pourquoi moi ?

Ce croche-patte du destin me flanque à terre. De surcroît, je n’ai même pas le temps d’accueillir cette tempête émotionnelle que je dois déjà subir une nouvelle injection de blocage hormonal. Les menstrues font leur retour sans tarder, dans un flux hémorragique, comme toujours après un tel chamboulement corporel.

[…]

Avant même que le biologiste n’évoque l’autre solution, je le devance en parlant du don d’ovocytes. Je suis partante immédiatement : si c’est la seule manière qu’un bébé puisse grandir dans mon ventre, alors je signe, même si cela signifie qu’il n’aura pas mes gènes.

Nous voilà repartis pour une nouvelle aventure, cette fois à l’international.

[…]

Le jour du transfert, je n’ai pas l’impression d’être dans un cadre médical. La chambre ressemble à celle d’un hôtel, avec un linge de lit douillet. Toute l’équipe nous témoigne une grande bienveillance. Sur le chemin qui me mène à la salle d’intervention, vêtue d’une belle blouse cache-cœur, j’ai même droit à un « bon chance » d’une infirmière. La pièce est pleine pour assister à l’acte : le gynécologue, notre référente, une infirmière, ton père et moi. Dans le retour vidéo, je vois précisément l’expulsion des deux embryons matures. Nous sommes le 21 juin 2013. L’été commence avec le solstice, et sans que je ne le sache encore, il s’initie aussi dans mon cœur. Dans mon ventre.

[…]

Tu es des nôtres. Enfin ! Mais je ne t’entends pas, tu ne respires pas, et l’on t’arrache aussitôt à moi pour t’emmener dans une autre pièce. Je suis stupéfaite, sous le choc. Le sort va-t-il un jour cesser de s’acharner sur nous ? Je suis épargnée de la vision des suites en néonatologie, et par la même occasion, privée du bisou prévu à ta sortie. Ton père assiste à l’aspiration destinée à te libérer les poumons et te faire respirer par toi-même.  D’après ses dires, c’est très impressionnant.

Je veux entendre tes cris, mais ma sidération m’empêche de les percevoir ; on me les transmet alors via l’interphone. La première fois que je te découvre, c’est sur une photo : les bras en l’air, le sternum comprimé, la bouche ballonnée. Je veux te regarder, te sentir, te toucher, mais je n’ose pas exprimer cette nécessité instinctive. Je dois me contenter d’un aperçu furtif, de très loin, au moment où l’on me remonte en chambre. Encore une fois, je tais mon besoin et j’étouffe mon instinct maternel. Je prends ce que l’on veut bien me donner ; ce sont eux les médecins, alors je m’en remets à eux.

Le lendemain matin, quand tu me retrouves dans la chambre, je fais fi des traces de sparadrap qui avait maintenu le tuyau d’intubation et de l’imposant bandage sur ta main qui cache les traces des prises de sang de la nuit. Je te découvre, te touche, te sens. Tes traits sont si fins ; tu es magnifique. Tu es là. Tu es mon enfant tant désiré, tant attendu. Je t’aime tellement mon bébé. Toi aussi tu sembles prêt pour cette rencontre. La nôtre. Un premier face-à-face où l’on se reconnait mutuellement. Instantanément. Tes yeux se plongent dans les miens et cela semble clair pour toi : je suis ta maman. Je – suis – ta – maman : quatre mots que j’avais tellement rêvé de prononcer depuis le début de ce parcours du combattant, en 2007.

Dès que je te vois, je sais faire, tout de suite. Je n’ai même pas besoin d’entrer dans la peau d’une mère. Je suis mère.

[…]

On dit souvent qu’une mère est dans le don de soi du jour où elle enfante jusqu’à sa mort. Pour moi, ce don a commencé sept ans avant que tu ne pointes le bout de ton nez. Est-ce que je m’en plains ? Absolument pas. Même si le recours à la PMA s’est imposé, le désir de t’avoir, lui, a toujours été pleinement intentionnel et inébranlable.

Mon fils, notre histoire est loin d’être classique. Le chemin pour te rencontrer a été ô combien long, fastidieux et éprouvant. Mais tout ce qui compte à mes yeux, ce que tu dois retenir à cet instant et pour le reste de ta vie : tu es là, avec nous. Tu es mon plus beau combat, ma plus belle victoire, et l’amour que je te porte est aussi grand que la force qui m’a permis de tenir debout durant toutes ces années.

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