Né deux fois

Résumé

Narrateur: Nathanaël H., 42 ans
Type de récit: Tranche de vie (2h d’entretien)
Format du livre : 51 pages, couverture souple, dimensions 155mm x 235mm, papier couché, photos N&B

Nathanaël voit son existence basculer après un grave accident de moto à 22 ans. Grièvement blessé, il frôle l’issue fatale et subit de lourdes opérations pour être maintenu en vie. Plongé dans un coma de 45 jours, il est suspendu entre deux mondes, tandis que ses proches s’accrochent à l’espoir de le voir un jour rouvrir les yeux. À son réveil, il est désorienté, prisonnier d’un corps brisé et d’un esprit confus. S’ensuit une longue période de reconstruction pour retrouver une forme de normalité.

Extraits

Aux alentours de 14h30, je remonte sur ma moto pour regagner mon domicile, en empruntant, comme d’habitude, la rocade. Ce jour-là, des averses se succèdent. La combinaison de la pluie et du film gras lié à la pollution rend la chaussée particulièrement glissante.

Les faits et détails qui suivent m’ont été rapportés par des témoins, même si certains flashs et sensations me reviennent encore.

Au loin devant moi, un camion prend la voie de sortie de gauche, puis se ravise et réintègre brusquement l’autoroute en mordant sur la ligne blanche. Il se retrouve à moins de cent mètres devant moi, coupant ma trajectoire. Je vois la manœuvre se dérouler sous mes yeux et, voulant anticiper, je commence à freiner. Mais la chaussée humide me fait immédiatement guidonner. Impossible de m’arrêter. Gauche, droite, gauche, droite… Tandis que j’essaie de garder le contrôle, je ressens un mélange de peur extrême, d’impuissance et de colère contre ce camion qui m’a coupé la route. Je ne distingue plus aucun moyen de m’en sortir. Je me résigne au choc inévitable qui va survenir dans les prochaines secondes, et je me demande à quoi ressemblera la scène finale.

Ma vie défile. Mille pensées me traversent : je me dis que j’ai déjà eu une belle vie, je me repasse les dernières fêtes en famille, et mon ex-petite amie. Tout cela en quelques secondes, quatre, cinq, dix tout au plus. Je comprends que je n’éviterai pas le choc. Je me dis que la seule option pour tenter de minimiser l’impact serait de me mettre debout pour prendre appui sur le camion et essayer de redresser la moto, le corps bien contracté. Mauvaise idée. Je percute le camion, glisse sur plusieurs mètres et termine figé sur le sol. Beaucoup me pensent mort. Et quelque part, ils ont raison : je suis en train de vivre ma première mort.

Une infirmière est témoin de la scène et s’arrête pour me prodiguer les premiers secours. La police arrive rapidement pour sécuriser la zone. Inerte sur le sol, elle aussi me croit mort. L’état de la moto ne peut que venir confirmer cette hypothèse. En attendant que les secours arrivent, elle s’attache plutôt à rassurer le jeune chauffeur du poids lourd, qui n’a pris réellement conscience de l’accident qu’en me voyant glisser devant lui sur la route. Au moment de l’impact, il n’a perçu qu’un bruit métallique, pensant qu’une pièce de son camion s’était détachée. Moi, on me laisser tomber puisque je suis mort ; lui, on le réconforte parce qu’il est vivant.

Mon état, particulièrement préoccupant, mobilise plusieurs équipes médicales. L’autoroute est fermée près de trois heures, le temps nécessaire pour tenter de me stabiliser avant un transfert vers l’hôpital, pourtant tout proche.

Je fais une hémorragie interne qui me vide littéralement de mon sang. Parce que l’on me juge jeune et sportif, j’ai la chance de bénéficier d’une injection d’un anti-hémophilique extrêmement couteux. Par ailleurs, quinze poches sont nécessaires pour me rendre transportable, l’équivalent de trente donneurs. Depuis vingt ans, mon sang s’est renouvelé grâce au fluide de trente sauveurs…

[…]

J’ai sombré dans le coma au moment de l’impact. Alors que je commence à me réveiller quelques jours plus tard, les médecins le prolongent pour épargner à mon corps une douleur qu’il ne supporterait pas.

Au total, quarante-cinq jours plongé dans un coma profond, avec un score de quatre sur l’échelle de Glasgow. Autant dire une éternité pour ceux qui sont restés suspendus à l’espoir de me voir un jour rouvrir les yeux.

Pendant ces quarante-cinq jours, c’est comme si mon cerveau est en veille : je perçois des sons, des visages, des voix… Mais je suis prisonnier de mon corps, incapable de répondre.

[…]

Alors que je suis inconscient, je vis l’étrange sensation d’être placé devant un choix qui ne ressemble à rien de ce que l’on connaît dans la vie éveillée. Deux directions, à la fois floues et limpides, s’ouvrent devant moi. L’une mène vers une mort qui n’a rien de menaçant ; au contraire, elle ressemble plutôt à une fin reposante, douce, presque accueillante. J’y perçois une paix profonde dans laquelle il serait si simple de se laisser glisser. L’autre conduit vers la vie – mais une vie qui ne se présente pas comme une délivrance. C’est une voie éprouvante. Je sais confusément que choisir ce retour, c’est accepter la douleur et la difficulté de reprendre le fil de l’existence. La vie m’apparaît alors comme un effort incommensurable, tandis que la mort semble si légère, si facile. Dit ainsi, qui ne choisirait pas le repos ? Et pourtant, j’ai choisi la lutte. Peut-être parce qu’au bout du tunnel paisible, je suis seul. Alors que sur l’autre route, si rude à remonter soit-elle, je suis entouré.

[…]

Le sentiment qui domine à mon réveil, c’est vraiment celui d’être emprisonné. À ce stade, je ne connais encore rien de ce qui m’est arrivé. Très vite, on me questionne sur mes souvenirs. Tous semblent obnubilés par une seule chose : ce dont je me rappelle – l’accident, le quai de Brienne, ce que je faisais ce jour-là… En réalité, ils cherchent à évaluer l’ampleur des séquelles du traumatisme crânien.

[…]

Tout se mélange dans ma tête ; je ne comprends plus rien. J’ai la sensation d’être dans un état de conscience trouble, semblable à celui d’un rêve dont on sort à moitié. Pour donner un repère, c’est comme lorsqu’on dort encore, qu’on entend le réveil sonner, mais que le son se mêle à notre rêve. La frontière entre la réalité et le sommeil disparaît. Là, c’est exactement cela – mais avec les yeux grands ouverts. J’ai l’impression que ce que je vois n’est pas la réalité, seulement une invention de mon esprit. Cette confusion, que j’appelle aujourd’hui « ma période du délire », durera plus d’un mois.

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